Terre natale

Jouons avec la langue

Création d’un texte sur la thématique de la terre natale, puis réécritures avec application de contraintes pour en explorer les potentialités (car de la contrainte peut naître la créativité, le saviez-vous ?).

Ici, une terre natale comme terre de rejet.

Texte écrit initialement :

Je vomis mes souvenirs ; les joies passées, les derniers rires, les peines pansées. « On ne veut pas de toi ici. » J’ignorais que tu étouffais tes enfants. Après les avoir vus naître, grandir, tu les empêcherais de s’épanouir ? Soit. De ma main droite, je saisis le réel et mes espoirs, de ma main gauche, je brandis ma morale et ma mémoire.

Je pars.

Des ombres blanches sur les murs se sont mises à danser ; est-ce votre cérémonie d’adieu ? Épargnez-moi cette comédie, je vois le mépris baigner dans vos yeux. Il m’attrape les chevilles, me murmure et me répète que je suis un roi de pacotille. Au moins n’essaie-je pas de gouverner autrui.

Surgissant de partout, les ombres me jettent des cailloux. Pour blesser, défigurer, décourager ? Je ne suis pas un monstre. Je suis vivant. Je veux être vivant. Laissez-moi exister.

Je ne crèverai pas la gueule ouverte.

Les valeurs que tu m’as transmises, que tu m’as apprises ; il ne t’a fallu qu’un instant pour les déchirer devant moi. Tout s’effrite. Je continuerai à y croire – suis-je naïf ? – même si pour toi c’était illusoire.

Est-ce juste de t’en vouloir ? Tu m’as accueilli en ton sein, tu as été mon premier horizon ; mais jamais je n’oublierai ta trahison. Sans doute reviendrai-je, pris de nostalgie, une fois que je me serai construit, que tu auras moins de pouvoir sur ma vie.

De ton sourire qui sonne faux tu me dis « À tout à l’heure ». Le réel et mes espoirs dans ma main droite, ma morale et ma mémoire dans la gauche, je m’en vais exister ailleurs.

Contraintes de réécriture :

Tautogramme progressif
Commencer chaque phrase successivement par des lettres définies (ici L, T, N pour « la terre natale »).
Surdéfinitions
Définir doublement certains mots, à la fois par leur sens et par leur présence phonétique dans la définition.
Belle absente
S’interdire l’utilisation d’une lettre par phrase en suivant une séquence de lettres définie (ici T, E, R, R, E, N, A, T, A, L, E : pas de T dans la première phrase, pas de E dans la deuxième, etc.) ; recommencer quand on arrive au bout.
Substantifique glissement
Décaler tous les substantifs du texte dans le sens des aiguilles d’une montre.
Graphe
Restructurer le texte de manière à en faire une histoire à embranchements.

Extraits de réécritures :

Naissant, surgissant de partout, les ombres me jettent des cailloux. Le but est-il de blesser, défigurer, décourager ? Tentez encore une fois de regarder : je ne suis pas un monstre. Ne voyez-vous pas que je suis vivant ? Laissez-moi donc exister. Tranquillement.
Morceau choisi, tautogramme progressif

Surgissant de partout, les ombres me jettent des cailloux. Pour blesser, défigurer, décourager ? Je ne suis pas un monstre, regardez-moi encore une fois : où voyez-vous votre démon strié par le mal ? Je suis vivant. Je veux être vivant. Laissez-moi exister.
Morceau choisi, surdéfinitions

Je suis criblé de cailloux, lancés par les ombres arrivées par milliers. Pourquoi donc : humiliation, mutilation, dissuasion ? Je ne suis pas une immondice. Je suis vivant. Vous aussi ; alors façonnons un futur commun, moins navrant, moins sanglant. Laissez-moi exister.
Morceau choisi, belle absente

Surgissant de partout, les rois me jettent des ombres. Pour blesser, défigurer, décourager ? Je ne suis pas un caillou. Je suis vivant. Je veux être vivant. Laissez-moi exister.
Morceau choisi, substantifique glissement

La belle absente a été particulièrement délicate (mais intéressante) à écrire. Le texte initial présentait des répétitions, mais les phrases concernées ne tombaient pas sur la même lettre interdite, ce qui obligeait à supprimer deux lettres des dites phrases pour conserver la répétition. De même qu’il a fallu un peu jongler pour garder les assonances du texte.